Côtoyer les aliénées

Par 16 avril 2020 à 16:12

(une chronique de France Thomson)

Paris, février 1885. Dans quelques semaines aura lieu le bal de mi-Carême à la Salpêtrière. Le « bal des folles » comme s’amuse à le nommer le tout-Paris bien-pensant et bien né qui est invité, à cette occasion, à côtoyer les aliénées : ces femmes qui ont été internées par un père ou un mari, sous prétexte que la folie s’était emparée d’elles. A la tête de ce service officie le Docteur Charcot, neurologue éminemment reconnu, qui aime partager ses expérimentations, parmi lesquelles figure le bal.

Ce bal est vécu par les internées comme une occasion de s’échapper, quelques heures, de cette vie en vase clos. Au fil des jours qui les séparent de cette soirée costumée, le quotidien défile lentement : Louise, pas encore vraiment sortie de l’adolescence, a été violée ; Geneviève, l’intendante, est toute entière dévouée à son travail au sein de l’hôpital ; Thérèse, la plus ancienne, séjourne ici depuis qu’elle a poussé son proxénète dans la Seine, et Eugénie, que son père notaire renie au moment où il signe son internement, parce qu’elle a avoué qu’elle dialoguait avec les défunts. Des femmes dont on a brisé la vie et qui aspirent à une seule chose : la liberté.

Victoria Mas livre un premier roman qui prend aux tripes et nous éclaire, entre fiction et Histoire, sur la condition des femmes à la fin du XIXème siècle, des femmes dont la parole est interdite et dont les droits sont bafoués. Son écriture fluide, sans fioritures, nous fait découvrir ces destins brisés et les traitements inhumains infligés sous la couverture de la science et des progrès nécessaires pour faire avancer la recherche médicale. Une lecture forte et glaçante : la folie peut prendre différents visages mais les fous sont-ils vraiment ceux que l’on croit ?