Débâcle
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Débâcle

Jeux interdits

Par 17 avril 2020 à 16:27

(une chronique de Nicolas Fanuel)

Il y a cet avant, avant la mort de Jan, les mois précédant le 28 décembre 2001. Tout était normal, du moins à l’échelle d’un petit village de Flandre comme Bovenmeer, quelques centaines d’habitants parmi lesquels Eva -la narratrice. Eva n’a pas la vie facile : mère alcoolique, petite sœur obsessionnelle-compulsive, grand frère très indépendant et père soit absent, soit noyant son mal-être dans la bière.

Il y a ensuite cette période d’été juste après la mort de Jan, plus précisément le mois d’août 2002. A cette époque-là, Eva et ses deux amis Laurens et Pim (le frère du défunt Jan) sortent de l’enfance et les jeux inventés par les deux garçons reflètent leur subit intérêt pour le sexe. Le jeu auquel les deux garçons invitent les gamines du village ne peut tourner qu’en défaveur de ces dernières, mais elles s’y soumettent de bon gré, rassurées par la présence d’Eva, caution féminine.

Pour finir, il y a ce moment à partir duquel Eva déroule le fil, c’est le maintenant. Eva est invitée par Pim à l’inauguration de nouvelles installations laitières dans sa ferme, inauguration qui coïncide avec l’anniversaire des 30 ans qu’aurait eus Jan, s’il n’avait pas disparu en 2001. Tout le village sera là. Eva, qui réside à présent en ville, ne les a plus vus depuis des années. Elle décide de s’y rendre et d’insuffler une dose d’imprévu à la double célébration.

Trois époques donc construisent alternativement le fil conducteur de ce premier roman, disons-le tout de suite, magistralement mené par Lize Spit, jeune auteure belge. L’alternance temporelle des chapitres insuffle une tension palpable au texte. On ressent de la pesanteur, de la lourdeur (non pas du style, mais bien du propos) et parfois, c’est un sentiment de répulsion qui nous à lecture de certains passages dans lesquels le langage se fait simple, direct et cru pour dépeindre non pas des scènes horrifiques mais des jeux d’enfants malsains, des situations navrantes de la vie quotidienne dans une famille en vrac ou une fête de village qui tourne en foire ubuesque.

« Débâcle » ne peut se lire par quelques pages à la fois, d’un œil distrait. « Débâcle » ne plaira sans doute pas à ceux qui ne se trouvent à l’aise qu’avec des intrigues efficaces habitées de personnages univoques. Il faut s’en imprégner, en lire de longs passages d’une traite pour assimiler sa profondeur. Et aussi se ménager des pauses pour laisser infuser et prendre un peu de recul. « Débâcle » ne laisse pas indemne, parce qu’il s’agit indéniablement d’un grand texte, et qu’une auteure à la fois incroyablement douée et dotée d’une voix originale se trouve derrière lui.