Embrigadement volontaire

Par 18 avril 2020 à 16:46

(une chronique de Nicolas Fanuel)

La jeune Mae Holland voit son existence basculer lorsqu’elle est engagée par le Cercle, un géant des services internet qui regroupe à lui tout seul ce que Google et Facebook proposent actuellement, en version plus poussée. Le lieu de travail est enchanteur, entre campus universitaire hypermoderne et parc d’attraction ou tout semble possible. Au début, elle éprouve quelques difficultés à s’intégrer : ses proches collègues regrettent qu’elle ne soit pas assez active sur le réseau social du groupe et qu’elle ne participe pas aux activités organisées après le travail ou le week-end, même si tout cela n’est pas obligatoire bien entendu. Sa charge de travail ne cesse de croître et pourtant, devenant rapidement aguerrie, Mae arrive à l’expédier plus aisément et libère ainsi du temps pour interagir avec ses nouveaux amis et avec le monde extérieur.

N’importe quel évènement, aussi insignifiant soit-il, devient ainsi prétexte à être signalé sur le réseau, appelant commentaires et réactions. Il convient effectivement d’être « Passionné –Participatif-Transparent », de ne rien garder pour soi (tout le monde a le droit de tout savoir), d’autant que « le secret c’est le mensonge ». Plus Mae « participe », plus sa cote de popularité augmente et plus elle est amenée à participer pour satisfaire ses followers. Parfaitement embrigadée, sincèrement dévouée au Cercle et persuadée d’œuvrer à une amélioration des conditions de vie de tout un chacun, à aucun moment Mae ne s’interroge sur le sens de tout cela et sur l’utilité d’une existence dans laquelle il devient quasiment impossible de différencier le travail des loisirs. Le Cercle est là, tout le temps et presque partout et, bientôt, il va se refermer.

Récit de science-fiction parfaitement crédible tant il met en scène des éléments de notre vie quotidienne actuelle, « Le Cercle » rappellera à ceux qui les ont lus, « 1984 » de George Orwell ou « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley. Ici aussi, c’est à la mise en place d’une société totalitaire que nous assistons, non pas une prise de pouvoir à coup de fusil et de bottes claquant sur le pavé de nos villes, mais bien plus sournoisement, par un embrigadement volontaire et consentant de la population dans un système qui petit à petit lui enlève toute liberté. A force de submerger chacun dans un océan d’informations inutiles et d’occupations insensées, plus personne n’arrive à s’intéresser aux choses importantes, choses qui peuvent être tranquillement gérées par d’autres, dans leur seul intérêt. A force de prôner la transparence totale, l’intimité et la vie privée se voient bannies, au profit d’une surveillance généralisée et pernicieuse.

A force de laisser croire à tous que la vie est une fête perpétuelle, toute envie de s’élever, d’apprendre et de progresser s’annihile d’elle-même, ce qui assure le maintien du plus grand nombre dans une dépendance de la parole de quelques « élites ». Le livre de Dave Eggers recèle de bien plus d’éléments percutants qu’il n’est possible d’en citer ici, il se révèle passionnant du début à la fin parce qu’il propose une bonne histoire tout en suscitant la réflexion. Il se révèle en tout cas bien plus subtil, nuancé et profond que sa mise en scène cinématographique, et marque bien plus durablement.